Crédit d'image: REUTERS / Chris Wattie - stock.adobe.com

La victoire Joe Biden augmente les enjeux de la croissance propre pour le Canada

Les ambitions du président américain en matière de climat devraient changer la façon dont le Canada envisage sa politique climatique.

Le plan sur les changements climatiques de Joe Biden se distingue des politiques climatiques jusqu’ici lentes et graduelles des États-Unis. On y promet une accélération à grande échelle des mesures visant à réduire les émissions, à encourager la croissance propre et à s’attaquer aux impacts de la pollution et du climat sur les communautés vulnérables.

Si M. Biden est confronté à des difficultés pour mettre pleinement en œuvre son plan avec un Sénat républicain, il ne fait guère de doute que notre principal partenaire commercial élargira et accélérera sa politique climatique. L’ampleur et la rapidité de son action pourraient avoir de grandes implications pour le Canada.

La situation a radicalement changé

Le Canada peut choisir d’être réactif ou proactif suite aux nouvelles politiques des États-Unis : soit il attend de voir comment les mesures seront appliquées au sud de la frontière, soit ses gouvernements et entreprises agissent rapidement pour aider les Canadiens à saisir les occasions et à éviter les risques. Pour ce faire, le Canada peut essayer de suivre les politiques américaines pour éviter de subir les effets des mesures commerciales, s’assurer un accès à des marchés lucratifs et rester compétitif dans la course mondiale aux technologies propres.

L’approche de Biden en matière d’emploi et de justice pourrait aussi être un modèle à suivre en matière de transition sobre en carbone. Elle répond avec brio aux inquiétudes liées à l’emploi tout en reconnaissant que les ménages à faible revenu et les communautés racisées supportent une part disproportionnée du fardeau de la pollution et des changements climatiques.

Évidemment, il peut y avoir une opposition et une résistance au changement de politique mais les sondages américains montrent un soutien public généralisé pour des mesures climatiques fortes. Les entreprises exercent également une pression croissante pour lutter contre les changements climatiques et de récentes analyses montrent que la transition peut se faire sans trop nuire à l’économie. La résistance aux politiques climatiques ambitieuses pourrait s’affaiblir considérablement.

La transition énergétique arrive plus vite que prévu

Joe Biden a promis des mesures rapides et énergiques pour ramener les États-Unis dans la lutte mondiale contre les changements climatiques. Il s’est engagé à inscrire dans la loi des cibles pour atteindre la carboneutralité en 2050 et pour que 100 % de l’électricité produite soit propre d’ici 2035. Même si les États-Unis ne sont qu’à mi-chemin entre l’action de l’État et l’action réglementaire, cet engagement, combiné aux annonces récentes de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud – qui visent également la carboneutralité d’ici 2050 –, propulse la transition énergétique mondiale à vitesse grand V.

Les pays responsables de plus de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre viseraient désormais la carboneutralité, y compris les deux plus grands émetteurs : les États-Unis et la Chine. À eux seuls, les États-Unis, la Chine, l’Union européenne, le Japon et l’Afrique du Sud comptent pour 48 % de la demande mondiale en pétrole et 42 % de la demande mondiale en gaz naturel.

Le plan sur les changements climatiques du nouveau président promet également d’« user de tous les outils de la politique étrangère américaine pour pousser le reste du monde à accompagner les États-Unis dans leurs objectifs ambitieux ». Dans ce plan, on prévoit non seulement de rejoindre l’Accord de Paris, mais également de réunir les plus grands émetteurs dans un sommet mondial sur le climat, de faire pression pour l’adoption d’accords internationaux sur le transport des marchandises et l’aviation, d’adopter l’Amendement de Kigali du Protocole de Montréal et de militer pour que le G20 s’engage à bannir le financement des combustibles fossiles.

Le scénario des « politiques énoncées » de l’Agence internationale de l’énergie devient de moins en moins probable et ceux dans lesquels la demande mondiale en pétrole diminue le deviennent de plus en plus. Cela signifie que les sociétés pétrolières et gazières canadiennes se disputeront plus fortement une part de marché en constante décroissance, où le coût et l’intensité des émissions joueront un rôle important.

Le mouvement climatique aux États-Unis sera ressenti par les entreprises canadiennes

Les États-Unis étant le plus grand partenaire commercial du Canada, l’adoption de politiques climatiques ambitieuses dans ce pays générerait des risques pour les entreprises canadiennes, mais aussi des occasions. Cela augmenterait la pression pour diminuer l’intensité des émissions de gaz à effet de serre découlant de nos exportations et créerait un marché plus grand et plus compétitif pour la technologie et les produits propres. L’évolution technologique, qui réduirait les coûts et accélérerait le rythme de la transition mondiale sobre en carbone, serait d’autant plus rapide.

Proportion de la valeur des exportations canadiennes par partenaire (2019, milliards de dollars canadiens)

(Cliquer sur le graphique pour l’élargir)

Source : Affaires mondiales Canada (2020), Le point sur le commerce 2020

Par exemple, dans son plan sur les énergies propres, Biden propose d’investir 2 billions de dollars américains sur 4 ans et 400 milliards de dollars sur 10 ans pour faire descendre le coût des technologies et générer des possibilités de croissance économique. Le financement des innovations couvre une vaste gamme de technologies (p. ex. réseaux électriques intelligents, hydrogène « vert », carburants durables pour les avions, captage et stockage de carbone et petits réacteurs nucléaires modulaires). À titre de comparaison, 40 milliards de dollars américains (53 milliards canadiens) par année, c’est plus que les 36 milliards dépensés par les gouvernements, les entreprises, les universités et les organismes sans but lucratif au Canada pour tous les types de recherche et de développement en 2019. Alors que les dépenses liées au climat pourraient faire face à des obstacles venant d’un Sénat républicain, il y a généralement eu un soutien bipartite pour la recherche et le financement du développement des technologies énergétiques propres.

Si toutes les dépenses proposées vont de l’avant, le déploiement des technologies se ferait à très grande échelle. Le plan encouragerait les investissements en électricité renouvelable, en transport en commun et ferroviaire, en recharge de véhicules électriques, en efficacité énergétique des bâtiments, en agriculture, en fabrication et plus encore tout en offrant des incitatifs financiers aux entreprises qui rénovent leurs usines ou qui amènent des solutions sobres en carbone sur le marché mondial.

Ces changements pourraient ouvrir des avenues aux entreprises canadiennes – dans les domaines qui ne sont pas touchés par les mesures prévues dans Buy America – mais aussi augmenter la compétitivité des États-Unis sur le marché mondial. Le Canada est une source potentielle de biens et services comme l’électricité sobre en carbone, les métaux et minéraux sobres en carbone, les technologies propres, l’ingénierie et les services techniques ainsi que l’hydrogène.

Mais au-delà des dépenses, l’adoption de mesures réglementaires musclées pourrait bien représenter un facteur encore plus important pour le Canada, et beaucoup pourraient aller de l’avant sans le soutien du Sénat. Le plan de Biden prévoit la diminution des émissions de méthane des pétrolières et gazières, l’accélération de l’achat de véhicules à émission zéro, le rehaussement des normes d’efficacité des appareils électroménagers et des bâtiments et l’obligation de divulguer les renseignements financiers liés au climat pour les activités et les chaînes d’approvisionnement.

Ces mesures réglementaires promettent également de cibler directement le commerce avec des ajustements carbone ou des quotas aux frontières, des dispositions dans les prochains accords commerciaux et une pression pour l’harmonisation hémisphérique des politiques, du Canada au Chili. Le Canada est peut-être en avance sur les États-Unis dans certains secteurs, mais il pourrait avoir du chemin à faire dans d’autres pour éviter des sanctions commerciales. Le Canada ferait probablement mieux de rester dans la bulle d’affaire des États-Unis.

Les Canadiens envieront-ils ces politiques?

L’importance donnée par Biden aux compétences, aux emplois et à la justice environnementale ne ressemble en rien aux politiques climatiques du passé en Amérique du Nord. Tirant ses origines du groupe qui a proposé le New Deal vert, la résistance initiale s’est transformée en appui chez les démocrates modérés. L’intégration des objectifs économiques et sociétaux pourrait en fait être la solution pour surmonter l’opposition au progrès tout en ralliant un plus grand appui à la cause.

Ces stratégies d’innovation pourraient inspirer les Canadiens. Des concepts tels que l’alignement des formations axées sur les compétences et des investissements dans les infrastructures, la création d’une nouvelle catégorie d’emploi pour les entreprises résilientes aux changements climatiques et la génération de nouvelles sources d’emploi dans les communautés confrontées aux risques de la transition vers la sobriété en carbone pourraient jeter les bases d’une transition plus aisée. Aborder des injustices environnementales telles que les répercussions de la pollution et des changements climatiques sur les communautés noires et autochtones à faible revenu pourrait également aider à accroître l’appui.

Le Canada n’a pas de temps à perdre

Malgré le manque de clarté sur la rapidité avec laquelle les États-Unis vont agir, le statu quo est désormais une position bien plus difficile à défendre.

Cela augmente la pression pour le Canada. Pourrons-nous avancer un plan de croissance propre aussi ambitieux qui répond aux objectifs climatiques, économiques et sociaux?

Note : Une première version de ce blog a fait l’objet d’un article d’opinion dans le Hills Time le 3 novembre 2020.

Sara Hastings-Simon est chercheuse principale au Payne Institute for Public Policy à la Colorado School of Mines et coprésentatrice de la nouvelle série en baladodiffusion Energy vs. Climate.