Une transition vers la carboneutralité sous le signe de la diversification : les paris sont de mise

De quel degré de certitude avons-nous réellement besoin pour commencer ?

L’incertitude est paralysante. Elle l’est d’autant plus lorsque l’enjeu est de taille. Demandez à cinq personnes comment le Canada devrait atteindre la carboneutralité d’ici 2050 : vous pourriez bien obtenir six réponses. C’est que les idées ne manquent pas : électrification, captation et stockage du carbone, captation atmosphérique directe, petits réacteurs nucléaires modulaires… Toutes ces idées – et bien d’autres encore – pourraient faire partie de la solution. Rien pour mettre fin à l’incertitude et au débat entourant l’importance relative de chaque option.

Mais voilà : lever l’incertitude, ce n’est pas choisir entre deux extrêmes. Nous en savons déjà plus qu’assez pour entamer notre parcours vers la carboneutralité avec confiance. Nous connaissons les principales forces et les principaux facteurs qui influenceront la transition carboneutre du Canada, les premières étapes de la transition… Nous en savons assez pour faire quelques judicieux paris qui seront payants à long terme. Enfin, nous savons que la transition passera par une collaboration entre les gouvernements, les secteurs privé et public, et la population.

Pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050, il faudra recourir à un éventail de « valeurs sûres » d’ici 2030. Peu importe comment la situation évolue, ces technologies déjà commercialisées contribueront largement à la transition carboneutre du pays. Elles comprennent notamment l’efficacité énergétique des bâtiments, toute forme d’électricité propre, les thermopompes, les véhicules électriques et certaines formes de captation et de stockage du carbone. Selon une nouvelle analyse de l’Institut canadien pour des choix climatiques, bien implantées, ces solutions pourraient entraîner au moins les deux tiers des réductions d’émissions nécessaires pour atteindre la cible de 2030 du Canada.

Toutefois, pour éliminer complètement les émissions du Canada d’ici 2050 de façon rentable, il faudra graduellement miser sur les paris risqués – et avoir le courage de les tenter. Parmi ces technologies, certaines sont encore émergentes; leur déploiement pourrait être compromis par des obstacles majeurs et leur utilité repose parfois sur une combinaison précise de circonstances. Les paris risqués comprennent notamment la pile à combustible à hydrogène, les prochaines générations de biocarburants, les petits réacteurs nucléaires modulaires, et les solutions techniques à émissions négatives qui retirent le dioxyde de carbone de l’atmosphère. Il est encore trop tôt pour dire avec certitude le rôle de ces technologies ou leur importance; il nous faudra donc multiplier les paris risqués pour mettre toutes les chances de notre côté.

Pour parvenir à la carboneutralité, les gouvernements canadiens devront adopter des politiques différentes visant à stimuler à la fois les valeurs sûres et le potentiel des paris risqués. Et pour qu’elles rapportent en 2030 et en 2050, il faut les mettre en œuvre dès maintenant. 

Pour l’adoption et le déploiement à grande échelle des valeurs sûres, nous avons besoin de mesures incitatives claires. Le nouveau plan climatique du gouvernement fédéral basé sur l’augmentation progressive de la tarification du carbone et le resserrement graduel des règlements flexibles est un pas dans la bonne direction, une pierre d’assise pour les autres gouvernements. Les États du monde entier investissent massivement et mettent en œuvre des politiques visant à encourager les investissements privés dans des infrastructures de réduction des émissions. Pour atteindre ses objectifs climatiques, le Canada devra en prendre bonne note et s’en inspirer.

Le développement et le progrès des paris risqués passent par des politiques et des investissements visant à garantir qu’ils seront prêts au moment opportun. Le soutien, par la réglementation et autrement, à des projets pilotes, ainsi que des incitatifs fiscaux lors des premières étapes de commercialisation favorisent la mobilisation de capitaux privés.

Il n’y a pas à choisir entre les deux types de politiques; il faut adopter une approche équilibrée. L’excès de prudence a son prix; des politiques qui ne tablent que sur les valeurs sûres ne feront que rendre la transition plus difficile ou plus coûteuse. En misant tout sur les paris risqués, nous risquons de nous priver des gains des valeurs sûres. Mais il y a également des risques à écarter complètement d’autres solutions. Il faut adopter une approche équilibrée et il ne sert à rien de faire cavalier seul. S’il y a une leçon à tirer de la COVID-19, c’est bien l’importance des partenariats public-privé.

Voici le véritable constat : si le Canada peut s’accommoder de l’inévitable incertitude à venir, il n’a pas besoin d’un consensus sur les modalités exactes de la carboneutralité. Il s’agit surtout d’adopter des politiques et de réaliser des investissements visant à couvrir un éventail de possibilités dans la transition carboneutre. En fait, nous-mêmes, les auteures de cette lettre ouverte, ne sommes pas toujours d’accord sur le pari risqué à prendre ou la trajectoire vers la carboneutralité la plus probable ou la plus souhaitable. Nous nous entendons toutefois sur un point : il nous faut des politiques climatiques décisives et sans équivoque, et des investissements privés et publics qui mettront le Canada sur la voie du succès dans un monde carboneutre, quel qu’il soit.

Après tout, c’est un enjeu d’une ampleur sans précédent.

Note : Une première version de ce blog a fait l’objet d’un article d’opinion dans The Hill Times le 1er mars 2021.


Martha Hall Findlay est chef du développement durable à Suncor Énergie, la plus grande société énergétique intégrée au Canada. Kathy Bardswick est présidente de l’Institut canadien pour des choix climatiques. Le nouveau rapport de l’Institut intitulé Vers un Canada carboneutre : s’inscrire dans la transition globale se trouve sur choixclimatiques.ca.

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