Qu’est-ce que la « neutralité » dans la carboneutralité

Et devrions-nous tout y miser?

La semaine prochaine, l’Institut publiera Vers un Canada carboneutre : s’inscrire dans la transition globale, le tout premier rapport exhaustif examinant plus de 60 trajectoires possibles pour le Canada vers son objectif de carboneutralité d’ici 2050.  

L’une des principales conclusions de ces recherches : sur le chemin de la carboneutralité, le mot d’ordre, c’est de prendre des mesures concrètes malgré l’incertitude. Et la plus grande source d’incertitude – et de désaccord – est sans doute à quel point le Canada peut et doit insister sur la « neutralité » dans sa quête de carboneutralité.

L’équation de carboneutralité

En termes simples, un Canada carboneutre signifie que toutes les émissions de gaz à effet de serre restantes (émissions « brutes ») doivent être compensées par des efforts visant à éliminer le dioxyde de carbone de l’atmosphère et à le capturer de manière permanente (émissions dites « négatives »). En termes comptables, la carboneutralité correspond aux émissions brutes moins les émissions négatives.

Il y a trois grandes façons d’arriver à des émissions négatives. Chacune pourrait contribuer à l’objectif de carboneutralité du Canada, mais chacune amène aussi son lot de défis.

Option 1 : Séquestration naturelle

Les « solutions tirées de la nature » peuvent extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère. En théorie, des actions telles que la plantation d’arbres, la modification des pratiques agricoles ou la protection des terres humides peuvent exploiter la capacité de la nature à agir comme un puits net pour les émissions de gaz à effet de serre. Les contributions de sources naturelles à la production (p. ex., feux de forêt) comme à l’élimination des émissions figurent dans l’inventaire du Canada sous forme d’ajustement concernant l’affectation des terres et de changement d’affectation des terres (ATCATF).

Augmenter la capacité de la nature à stocker le dioxyde de carbone peut avoir de multiples bienfaits autres que de freiner les changements climatiques, par exemple, améliorer la résilience aux inondations et soutenir la biodiversité. La séquestration naturelle soulève néanmoins des questions délicates. Dans quelle mesure peut-on prévoir de manière crédible la séquestration des émissions à long terme? La séquestration est-elle vraiment permanente? Selon les particularités de la plantation, les arbres peuvent parfois être des sources de dioxyde de carbone plutôt que des puits, et les arbres plantés aujourd’hui peuvent brûler ou être récoltés demain.

Option 2 : Élimination artificielle de carbone

Les approches technologiques à l’élimination du carbone sont une autre possibilité. L’entreprise Carbon Engineering, de Squamish en Colombie-Britannique, conçoit de nouvelles technologies de captage direct dans l’air (CDA) pour éliminer le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le transformer en carburant ou le séquestrer de manière permanente en utilisant la technique de captage, d’utilisation et de stockage du carbone (CUSC). La bioénergie avec captage et stockage du carbone (BECSC) peut avoir un bilan carbone négatif sur l’ensemble du cycle de vie en combinant la séquestration naturelle et la séquestration géologique.

Le Canada pourrait même avoir un avantage comparatif dans ce genre d’approche. L’industrie albertaine a une grande expérience des procédés de récupération améliorée du pétrole, qui s’apparentent à la séquestration géologique des émissions. Et l’Ouest canadien dispose d’une capacité de stockage géologique considérable, voire inégalée.

Cela dit, l’élimination artificielle du carbone se heurte également à des obstacles importants, notamment en ce qui concerne les coûts et l’adaptabilité. Pour l’instant, le captage direct dans l’air reste très coûteux; il faudrait réaliser des avancées technologiques importantes pour le déployer à grande échelle. Parallèlement, l’expansion des technologies carboneutres de captage direct dans l’air nécessiterait une construction massive d’infrastructures, autant des installations de captage en soi que des réseaux de pipelines pour transporter le dioxyde de carbone jusqu’aux sites de stockage géologique.

Option 3 : Système international d’échange de crédits

Enfin, l’Accord de Paris ouvre également la porte aux résultats d’atténuation transférés à l’échelle internationale (ITMO), principe selon lequel les pays peuvent choisir de transférer des « crédits » de réduction d’émissions à un autre pays. Si un pays est en voie de dépasser son objectif de l’Accord de Paris, les émetteurs canadiens peuvent lui acheter des crédits pour compenser leurs propres émissions. Cette flexibilité peut être avantageuse pour les deux parties et réduire les coûts totaux.

Mais ce scénario n’est pas tout rose. Le cadre institutionnel des ITMO n’est pas encore achevé, bien que les négociations internationales se poursuivent. C’est sans compter que la demande de crédits pourrait rapidement dépasser l’offre; plusieurs pays pourraient alors s’arracher les quelques rarissimes crédits. Et le problème ne fera que s’aggraver avec le temps, car tous les pays se dirigent vers la carboneutralité simultanément. À mesure que les ambitions mondiales augmenteront (comme la science du climat le suggère, pour éviter les pires effets des changements climatiques), de moins en moins de crédits seront en vente.

Avantages nets

Comme en fait état notre rapport à venir, les émissions négatives peuvent clairement jouer un rôle dans l’atteinte de la carboneutralité au pays. À ce stade, le Canada devrait envisager toutes les options pour parvenir à son objectif de manière rentable.

Mais la question demeure quant à l’importance optimale et réaliste qu’on devrait accorder aux émissions négatives. Ces dernières peuvent presque assurément aider à faire de la carboneutralité une réalité en compensant les émissions les plus difficiles à réduire de notre système énergétique. Il est aussi possible, mais toutefois incertain, qu’elles puissent être exploitables à plus grande échelle. D’un autre côté, les options crédibles en matière d’émissions négatives pourraient finir par être coûteuses et se faire rares. À long terme, il faudrait donc viser plus que la carboneutralité et faire plus que compenser la production continue d’émissions pour stabiliser notre climat.

La conclusion? Le potentiel des technologies à émissions négatives ne signifie pas que nous devons mettre tous nos œufs dans le même panier et négliger l’importance de politiques rigoureuses. L’incertitude est inévitable sur la voie de la carboneutralité, et les décideurs des secteurs publics et privés doivent s’y attaquer de front.

Restez à l’affût : d’autres analyses et données détaillées s’en viennent sur le parcours canadien vers la carboneutralité et la création de politiques pour gérer l’incertitude.

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