Quand les catastrophes entrent en collision: la suite

Pour éviter une catastrophe, encore faut-il être en mesure de comprendre et de corriger précocement les facteurs de vulnérabilité économique et sociale.

L’après COVID-19 — la série blogue
Alors que le pays se dirige vers la reprise économique de l’après pandémie, l’Institut examine les choix politiques à venir pour le Canada.

L’évaluation des principaux risques à l’échelle mondiale figurant dans le Global Risks Report 2020 du Forum économique mondial ne plaçait pas les maladies infectieuses en tête de liste des menaces (figure 1). Alors que la pandémie de COVID-19 continue ses ravages sur la vie humaine, les populations et les économies, il serait donc facile de conclure que le niveau de risque attribué aux maladies infectieuses, jugées peu préoccupantes, résulte d’une grave erreur. Or les analyses du FEM viennent mettre en lumière certains éléments des plus pertinents.

Figure 1 – Tirée du Global Risks Report 2020, Forum économique mondial

La plus grande menace provient de risques multiples qui interagissent ensemble

Sachant que les risques ne se réalisent jamais seuls et peuvent être fortement interreliés, le FEM a demandé à ses experts et à divers intervenants de déterminer comment les risques peuvent s’influencer et s’exacerber mutuellement. La toile des relations entre les risques ainsi créée (figure 2, ci-dessous) est extrêmement complexe. En rétrospective, il n’est donc pas difficile de tracer l’évolution de la crise mondiale actuelle, d’une maladie infectieuse à l’instabilité sociale et aux difficultés rencontrées par les gouvernements jusqu’à la réalisation de divers risques économiques non négligeables.

Figure 2 – Tirée du Global Risks Report 2020, Forum économique mondial

La figure 2 illustre bien la complexité et l’interdépendance extrêmes de notre monde. Information, personnes, énergie, matériel, biens et argent circulent continuellement d’un bout à l’autre de la planète. Même si ces systèmes interreliés sont des construits, ils ont atteint un niveau de complexité tel qu’il est devenu impossible de les comprendre entièrement et souvent même de les contrôler. Par conséquent, ils peuvent devenir fragiles, vulnérables et imprévisibles, sans qu’il soit possible de savoir pourquoi avant qu’il soit trop tard.

Souvent, les événements qui déclenchent les perturbations ou l’effondrement des systèmes peuvent surprendre. Prenons la mégapanne de 2003, quand 55 millions de personnes au Canada et aux États-Unis avaient été privées d’électricité à cause de branches d’arbres qui touchaient à des lignes électriques en Ohio. Ou encore la crise financière mondiale de 2008, où des défauts de paiement répétés sur des prêts hypothécaires à haut risque aux États-Unis avaient mené à une récession prolongée. Dans un cas comme dans l’autre, des perturbations en apparence bénignes se sont propagées dans des systèmes hautement interreliés et fragiles, créant une série de défaillances qui ont mené à la catastrophe.

Les faiblesses des systèmes demeurent souvent inconnues jusqu’à ce qu’une défaillance se produise. Ce n’est qu’après coup et à la lumière d’expertises qu’il a été possible de comprendre que le circuit électrique nord-américain et les excès financiers des années 2000 représentaient une menace latente.

Il en va de même pour la pandémie de COVID-19. Le monde aurait voulu que les systèmes de santé nationaux et internationaux puissent prévenir la propagation de nouvelles maladies. Toutefois, ces systèmes n’étaient pas prêts pour le SRAS-CoV-2, virus aux caractéristiques uniques, ni pour son rythme de propagation accéléré par les échanges commerciaux, les déplacements et les interactions à l’échelle planétaire. Les défauts des systèmes de détection et de prévention ont rapidement été exposés, et la faiblesse des systèmes de soins actifs et des chaînes d’approvisionnement internationales du matériel médical est devenue plus qu’évidente très peu de temps après.

Bien que les systèmes soient malmenés comme jamais avec la pandémie de COVID-19, il s’agit d’un phénomène à durée limitée dont les effets les plus graves se seront probablement dissipés d’ici un ou deux ans. Quand la pandémie cessera d’être une source de perturbation majeure, les systèmes sociaux et économiques pourront être rebâtis, et les sociétés reviendront peu à peu sur la trajectoire qu’elles suivaient il y a quelques mois.

Le cas des changements climatiques est différent

Même s’il est encore possible d’éviter les pires conséquences des changements climatiques en misant sur une réduction massive des émissions, le réchauffement planétaire est inéluctable et s’échelonnera sur des décennies, voire des siècles. Cette situation générera une série de chocs graves et cumulatifs dont l’ampleur et la portée risquent de dépasser le niveau de la pandémie de COVID-19. Il suffit de penser à la hausse du niveau des océans, dont les conséquences pour les nations, les populations et les infrastructures à proximité des côtes se chiffreront en milliers de milliards de dollars, ou aux centaines de millions de personnes qui seront désormais exposées chaque année à des températures et à des taux d’humidité dangereux, à des sécheresses, à la désertification et à des conditions atmosphériques imprévisibles qui pourraient mener à des crises alimentaires régulières partout sur la planète.

La figure 2 montre bien que le risque d’inaction face aux changements climatiques – qui s’est déjà en partie réalisé – est fortement lié à l’instabilité sociale, aux crises alimentaires, aux pénuries d’eau potable et à la faiblesse des gouvernements, situations qui mèneraient à des risques économiques considérables de tous types. Les chocs climatiques se succédant, toutes les menaces découlant des changements climatiques pourraient se concrétiser à n’importe quel moment, séparément ou en bloc. Pire encore, les effets des changements climatiques et d’autres risques pourraient se faire sentir simultanément et s’exacerber mutuellement, par exemple le risque de feux de forêt dans l’Ouest canadien au beau milieu de la pandémie de COVID-19.

Dans le cas des changements climatiques, nous pourrions ne pas être en mesure de corriger les faiblesses des systèmes une à la fois. Il est en fait probable que nous nous retrouvions submergés en raison de la fréquence et de l’ampleur des chocs et des défaillances des systèmes.

La résilience des systèmes repose sur la correction des faiblesses plutôt que des symptômes

Deux approches du risque et de ses effets peuvent nous aider à surmonter ce défi.

Tout d’abord, il nous faut mieux comprendre les systèmes mondiaux, complexes et interreliés, ainsi que le risque qui en découle. Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur les travaux précédents, comme ceux portant sur le risque systémique dans les systèmes financiers mondiaux au sortir des crises récentes, et élargir leur champ aux autres systèmes mondiaux critiques (alimentation, communication, santé, énergie, fabrication, etc.) et aux relations qui les unissent. Une telle approche demande une collaboration entre les domaines de recherche, les industries, les pouvoirs et les États, le tout dans le but de cartographier ces systèmes, d’en comprendre les faiblesses face aux changements climatiques et autres types de risque (qui, ne l’oublions pas, existeront toujours) et d’apprendre à reconnaître les signes avant-coureurs d’une défaillance. Or le Canada a été particulièrement lent à évaluer les risques climatiques les plus simples; il doit maintenant augmenter la cadence et orienter ses actions en fonction de l’évaluation de l’interdépendance des risques et de leurs effets en cascade.

Ensuite, il faut mettre en œuvre des actions visant l’ensemble de la société pour développer la résilience des systèmes. L’idée est donc de nous attaquer aux causes sous-jacentes des faiblesses et des failles des systèmes, pas seulement aux symptômes. Ainsi, le Canada sera en meilleure posture pour absorber des chocs et perturbations en tous genres, autant en présence de menaces connues ou prévisibles que devant l’inconnu. Par exemple, au sortir de la pandémie de COVID-19, on assistera vraisemblablement à des investissements massifs dans la surveillance des maladies respiratoires et dans les systèmes de soins actifs. Or bien qu’importants, ces systèmes ne seront guère utiles face à un ouragan. Inversement, la lutte contre la pauvreté et la marginalisation, l’amélioration de la qualité de l’environnement et la réduction de la pollution, la protection de la biodiversité et la relocalisation de certaines activités de production et chaînes d’approvisionnement pourraient toutes réduire le risque d’occurrence et la gravité d’une éventuelle pandémie, tout en renforçant la résilience des systèmes face aux chocs climatiques et à de nombreux autres risques.

Alors que les sociétés se relèvent de la COVID-19, elles doivent chercher à comprendre les faiblesses et les failles des systèmes sociaux et économiques pour les corriger à la racine afin d’en développer la résilience. C’est la seule façon de bâtir notre capacité commune à survivre et à bien vivre dans un avenir de plus en plus incertain et imprévisible qui sera défini par les changements climatiques.

L’après COVID-19 Plus de la série blogue