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Indigenomics, ou l’économie autochtone : gardiens de la nature

Revaloriser les perspectives autochtones dans la lutte contre les changements climatiques

Cet essai a été réalisé dans l’optique d’alimenter la recherche et les recommandations de notre prochain rapport Ça passe ou ça casse: Transformer l’économie canadienne pour un monde sobre en carbone, dans le cadre de notre série Perspectives Autochtones présentant des initiatives menée par des Autochtones pour lutter contre et répondre aux conséquences des changements climatiques.

« Pour qu’un pays puisse se targuer d’avoir un plan économique complet, il lui faut d’abord un plan climatique exhaustif », a affirmé Jonathan Wilkinson, ministre de l’Environnement et du Changement climatique du Canada lors d’un sommet des dirigeants de la Chambre de commerce du Canada en avril 2021. Notre avenir se trouve là, à l’intersection de la planification climatique et de la planification économique.

Cet article traite de l’application des principes de l’économie autochtone (regroupés sous le néologisme anglais « indigenomics »), dans un nouveau modèle de développement axé sur l’autodétermination, le bien-être collectif et la réconciliation autochtones, face aux risques et possibilités de la transition vers une économie mondiale sobre en carbone. Nous porterons une attention particulière aux enjeux autochtones de justice climatique, de souveraineté, d’autodétermination et de gestion des risques et explorerons les systèmes de connaissances et de données autochtones traditionnels ainsi que l’importance d’habiliter les peuples autochtones à éclairer la lutte contre les changements climatiques.

Qu’entend-on par « économie autochtone »?

Le nouveau concept proposé s’inspire des principes qui sous-tendent les économies autochtones depuis des millénaires et les intègre aux pratiques commerciales modernes.

L’objectif est d’attirer l’attention sur la pertinence des perspectives autochtones dans l’économie actuelle. 

Il faut s’approprier consciemment un espace – voire le créer – où faire avancer l’économie autochtone émergente d’aujourd’hui. C’est essentiellement une affirmation de la place qui revient de droit aux Autochtones dans le monde moderne, une sorte d’appel ou d’invitation à plonger dans une vision du monde autochtone qui s’articule autour des concepts et de l’expérience de la croissance et du progrès.

l faut s’approprier consciemment un espace – voire le créer – où faire avancer l’économie autochtone émergente d’aujourd’hui.

Voici un extrait de mon livre, Indigenomics :

Tandis que dans l’économie occidentale traditionnelle, les échanges sont axés sur les transactions monétaires, la vision autochtone de l’économie prend plutôt appui sur les relations. Elle est à l’origine de la première économie de partage, de la première économie verte, régénératrice, collaborative, circulaire et consciente, de la première économie du don. L’économie autochtone est la toute première économie sociale.

Affirmer les principes de l’économie autochtone, c’est réclamer une place à la table de l’économie; c’est affirmer le droit des Autochtones d’accéder à l’économie et à la modernité, d’avoir voix au chapitre et de consentir. Ce concept est intimement lié à la création de points de pression juridiques pour favoriser l’inclusion économique, le resserrement des normes d’intendance, la prise collaborative de décisions et la prospérité réciproque.

L’inclusion économique, la réconciliation et l’égalité ne se défendront pas d’elles-mêmes; elles doivent être délibérément poursuivies. Divers outils stratégiques s’offrent aux gouvernements pour aider les Autochtones à saisir les possibilités économiques, dont celles qui émergent de la transition vers une économie sobre en carbone (tableau 1).

Interrelation entre les droits et connaissances autochtones et les changements climatiques

Le concept de justice environnementale renvoie aux répercussions des iniquités passées et présentes dans la distribution des coûts et des bénéfices de la dégradation de l’environnement, y compris ceux des changements climatiques. On note par exemple que les peuples autochtones assument souvent une partie considérable des coûts, mais ne profitent que très peu des avantages.

En effet, les effets cumulatifs à long terme des changements climatiques jouent sur un sentiment d’appartenance à l’environnement directement lié à l’identité de ces peuples. Par exemple, la salinisation des bassins d’eau douce augmente avec le niveau de la mer, ce qui réduit entre autres la sécurité alimentaire et l’accès aux remèdes traditionnels. Ainsi, les systèmes de connaissances autochtones constituent un fondement décisif pour les mesures d’adaptation et d’atténuation communautaires localisées qui visent à foncièrement pérenniser la résilience des systèmes socioécologiques à l’échelle locale, régionale et mondiale.

Il est de plus en plus admis que les droits et les systèmes de connaissances des peuples autochtones sont essentiels à la recherche de solutions pour combattre la crise et garantir la justice climatique. Les Autochtones ont un rôle central à jouer à l’échelle nationale et mondiale; ils sont les premiers à ressentir les effets des changements climatiques et gèrent plusieurs écosystèmes vitaux stockant de grandes quantités de carbone. En outre, leur mémoire du territoire remontant à plusieurs milliers d’années, ils remarquent immédiatement le moindre changement aux étendues de terres et d’eau. Gardiens de la nature depuis des millénaires, ils le resteront encore longtemps.

Les conceptions autochtones de la gestion des risques, des terres et des ressources, de la gouvernance et de la prise de décision ont été systématiquement dévalorisées dans l’évolution du Canada moderne. Cette mise à l’écart systématique de l’économie a aussi bouleversé les façons de vivre des Autochtones, leurs systèmes de connaissances étroitement liés à la nature et les cadres de gestion des ressources inhérents à leur mode de vie. Les cultures autochtones détiennent depuis toujours la clé d’une relation saine et durable avec l’environnement.

Comme l’exprime la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, le consentement libre, préalable et éclairé et l’autodétermination sont des piliers de la justice climatique, autour desquels doit s’articuler la lutte contre les changements climatiques. La Déclaration reconnaît aux peuples autochtones le droit de continuer à opérer en tant que nations distinctes et de pratiquer leur culture, chose de plus en plus difficile face à l’évolution rapide des écosystèmes qu’engendrent les changements climatiques.

La colonisation a entraîné la création du système de réserves, qui a fondamentalement coupé les peuples autochtones de leurs territoires en plus de les isoler économiquement. Les Autochtones se sont toujours sentis responsables de leur environnement, et la Loi sur les Indiens est venue leur arracher ce sentiment pour le remplacer par des structures externes imposées qui n’ont fait qu’accroître leur marginalisation.

Les peuples autochtones ne peuvent pas être laissés en marge de la transition vers une économie sobre en carbone et résiliente aux changements climatiques. Des changements subtils dans les saisons et les autres déséquilibres se font déjà sentir. Pour reprendre les mots d’Eriel Deranger, leader autochtone en matière de climat associée à Indigenous Climate Action : « Les peuples autochtones sont particulièrement bien placés pour anticiper les répercussions des changements climatiques, s’y préparer et y réagir; ils entretiennent une relation étroite avec l’environnement et y sont profondément connectés sur les plans spirituel, culturel, social et économique. » Mme Deranger souligne d’ailleurs que la science autochtone s’inspire d’une relation viscérale et durable avec le monde naturel : « On apprend à entretenir une relation différente avec l’environnement, et on découvre une nouvelle façon de voir le monde et de s’y identifier. »

Leadership autochtone en matière de climat

Il existe de nombreux exemples d’initiatives autochtones qui se fondent sur les principes de l’économie autochtone pour lutter contre les changements climatiques. En voici six qui prouvent que le leadership autochtone en matière de climat est en première ligne dans la lutte pour la justice environnementale :

  1. Le groupe Indigenous Climate Action assure un leadership en temps réel dans l’établissement d’un comité consultatif sur la décolonisation des politiques climatiques. Vous vous demanderez peut-être ce qu’on entend par « décolonisation des politiques climatiques » : il s’agit d’une façon de contrer le caractère invasif et de compenser les faiblesses des politiques existantes. En ignorant les voix autochtones, les dirigeants ont écarté des perspectives importantes, ce qui a donné lieu à des politiques climatiques incomplètes et inéquitables. Un article récent – intitulé How Are Vulnerable Populations Impacted by Carbon Pricing Schemes in Canada? – fait d’ailleurs remarquer que la forte tendance à créer des structures de prix et des points de référence provinciaux au Canada ne tient pas compte des répercussions potentielles sur les populations vulnérables et les communautés autochtones.
  2. L’alliance Coastal First Nations rassemble neuf Premières Nations de la Colombie-Britannique pour établir des structures de planification régionale des eaux, des terres et des ressources compatibles avec le développement d’économies autochtones viables, le tout dans l’objectif de renforcer le contrôle et la gestion des forêts et des pêcheries à l’échelle locale. En élaborant des plans de gestion et des cadres juridiques axés sur les écosystèmes et en habilitant les gardiens autochtones à assumer l’intendance des terres, Coastal First Nations a su ancrer ses systèmes de gouvernance et de gestion des ressources dans un cadre de développement durable à même de lutter contre la menace des changements climatiques. Combinant les données scientifiques aux connaissances traditionnelles, ces initiatives présentent de meilleures façons de s’adapter aux changements.
  3. Les communautés autochtones établissent de plus en plus d’aires protégées et de conservation autochtones. Souvent appelées simplement « aires protégées autochtones » ou « parcs tribaux », ces aires de conservation sont chacune confiées à l’autorité d’une nation autochtone. Là où j’ai grandi, dans la région des Nuu-chah-nulth près de Tofino, il existe un tel endroit : le parc tribal des nations Tla-o-qui-aht. Ces nations se sont donné pour mission de reconnaître et de respecter les relations et les responsabilités anciennes de leur peuple au sein de la toile de la vie du parc ainsi que d’utiliser leurs enseignements traditionnels pour accueillir, équilibrer et orienter l’influence et l’incidence des nouveaux venus. Les gardiens locaux du parc s’occupent des « jardins ancestraux », notamment la plus grande forêt pluviale côtière ancienne encore intacte de l’île de Vancouver. De plus en plus nombreuses aux pays, les aires protégées et de conservation autochtones constituent un atout important pour l’inclusion des connaissances et des données autochtones dans les efforts régionaux de transition vers une économie sobre en carbone.
  4. Le programme des gardiens autochtones occupe une place croissante dans les initiatives de conservation axées sur le climat. Dans ce cadre, des peuples autochtones assument l’intendance de terres et d’étendues d’eau traditionnelles au moyen de systèmes de gestion et de connaissances basés sur la nature. Ce programme met de l’avant leurs droits et responsabilités quant à la protection et à la conservation des écosystèmes dans le développement et le maintien d’économies durables.
  5. Le programme RELAW reconnaît les liens changeants qui unissent la législation aux terres autochtones. Les participants s’inspirent des histoires traditionnelles et de la sagesse des aînés pour résumer les principes juridiques qui encadrent la gouvernance des terres, des ressources et de l’environnement dans les traditions législatives d’une communauté, notamment en rédigeant une loi, une politique, une entente ou un plan qui s’inscrit dans ces traditions et en le soumettant à l’approbation de cette même communauté. Enfin, le programme œuvre à élaborer et à mettre en marche un plan pour adopter et appliquer les lois de la nation relativement à un enjeu précis d’environnement ou d’exploitation des ressources. Le droit autochtone occupe une place de plus en plus grande dans l’orientation des solutions, des politiques et des mesures locales de lutte contre les changements climatiques.
  6. Le projet carbone de la forêt du Grand Ours est cogéré par neuf Premières Nations côtières. Plus importante initiative en son genre au monde, ce projet de carbone forestier permet d’acheter des crédits carbone provenant d’aires forestières protégées dont l’exploitation commerciale avait précédemment été anticipée, prévue ou approuvée. De grandes quantités de carbone sont stockées dans la vaste forêt ancienne de la forêt pluviale du Grand Ours, qui s’étend sur les parties nord et centrale de la côte du Pacifique ainsi que sur l’archipel Haida Gwaii. Cette forêt représente plus du quart des forêts pluviales côtières tempérées restantes dans le monde. C’est le leadership autochtone qui est à l’origine de ce projet carbone; les peuples autochtones de la région habitent le territoire depuis plus de 14 000 ans, et leurs lois et pratiques d’utilisation des terres sont ancrées dans la certitude que la clé du succès collectif réside dans la santé des écosystèmes océaniques et forestiers. Les initiatives autochtones de réduction du carbone joueront un rôle essentiel dans le parcours du Canada.

Intégration de l’économie autochtone aux plans économiques et climatiques

Aux paroles du ministre Wilkinson – « Pour qu’un pays puisse se targuer d’avoir un plan économique complet, il lui faut d’abord un plan climatique exhaustif » –, j’ajouterais « et des systèmes de connaissances autochtones ».

L’économie autochtone prend appui sur nos relations avec nous-mêmes, avec les autres, avec la Terre et avec notre passé et notre avenir. La notion d’interconnexion propre aux perspectives autochtones repousse les limites du temps relativement au développement communautaire et à la prise de décisions. Les principes sous-jacents des modèles économiques émergents, comme l’économie verte, s’harmonisent avec les valeurs et les façons d’être autochtones, qui reposent d’abord sur la volonté de ne pas oublier comment entretenir une relation saine avec ses pairs et avec la Terre.

Il est impossible de faire la transition vers une économie verte ou sobre en carbone sans reconnaître la nécessité d’une réconciliation économique avec les peuples autochtones. Pour opérer une telle réconciliation, il faut d’abord assurer aux communautés autochtones les fonds, les ressources et les occasions dont elles ont besoin pour réussir; il faut saisir les multiples occasions que présentent l’énergie propre et les autres possibilités de croissance économique entourant la lutte contre les changements climatiques.

Il est temps de faire place à l’économie autochtone dans la planification économique et climatique.

Fondatrice de l’Indigenomics Institute, Carol Anne Hilton prodigue des conseils aux entreprises, aux gouvernements et aux Premières Nations. Membre de la nation Hesquiaht et descendante des Nuu-chah-nulth, elle a grandi sur la côte ouest de l’île de Vancouver. Elle détient une maîtrise en administration des affaires et est issue de 10 000 ans de tradition du potlatch. Elle habite aujourd’hui à Victoria, en Colombie-Britannique.