Prospérer à l’ère des changements climatiques

Arrêtez de penser au changement climatique comme un problème environnemental. C’est en fait un problème économique critique.

Crédit photo : Lambert Rellosa

Les changements climatiques, et la façon dont le monde s’y adapte, sont d’importants moteurs de changement économique. D’un côté, le climat changeant engendre de nouvelles sources de risque commercial. De l’autre, les comportements d’investissement et la demande des consommateurs convergent vers des produits et des services sobres en carbone.

Pour l’économie du Canada – et, par extension, pour les travailleurs canadiens –, les changements climatiques amènent leur lot de risques et d’occasions. Les entreprises qui savent anticiper et s’adapter réussissent mieux que les autres, mais celles qui se complaisent ou ne parviennent pas à évoluer risquent d’être désavantagées. Si nous voulons un avenir prospère, nous devons cesser de croire que l’enjeu des changements climatiques porte uniquement sur l’environnement et reconnaître qu’il comporte un volet économique majeur.

Tenir compte du risque climatique

Certains changements climatiques sont déjà irréversibles. C’est inévitable, les Canadiens devront affronter un lot croissant de risques et de coûts engendrés par la hausse du niveau des océans, les maladies transmises par les insectes, la fonte du pergélisol, la sécheresse, les vagues de chaleur, les inondations et des feux incontrôlés de plus en plus graves et de plus en plus fréquents.

Le Canada est aussi vulnérable que le reste du monde aux retombées des changements climatiques, lesquelles pourraient perturber ses chaînes d’approvisionnement, provoquer la volatilité des prix des marchandises et entraîner des pertes financières se répercutant sur l’économie mondiale. Par exemple, les inondations de 2011 en Thaïlande ont forcé les usines de montage de voitures du Canada à réduire de moitié leur production à cause d’un manque de pièces provenant des fabricants thaïlandais. Malgré tout, seulement le tiers des entreprises publiques canadiennes divulguent les risques commerciaux relatifs aux changements climatiques, et à peine plus de la moitié des propriétaires d’infrastructures publiques en tiennent compte dans leurs décisions.

Quelles que soient les décisions des gouvernements canadiens, la demande mondiale en combustibles fossiles va s’estomper, atteindre un plafond, puis, un jour ou l’autre, se raréfier. La variable inconnue, c’est la vitesse à laquelle ces changements vont se produire. Bien des entreprises et des investisseurs canadiens croient que ce sera lent, ce qui a amené la Banque du Canada à émettre des craintes au sujet du prix des actifs, qui ne prend pas en compte le risque lié aux émissions. En effet, si les changements s’opèrent plus vite que prévu, des pertes majeures s’ensuivraient, ce qui pourrait déstabiliser le système financier canadien.

Les gouvernements peuvent aider les marchés à mieux tenir compte des risques climatiques. Par exemple, le Groupe d’experts en financement durable, nommé par le gouvernement fédéral, a demandé à des spécialistes du secteur financier de formuler des recommandations pour l’adaptation de la finance durable aux objectifs environnementaux et économiques du Canada. Les gouvernements peuvent également exiger la divulgation des renseignements financiers ou des simulations de crise à l’échelle des projets. Ils peuvent aussi encourager les entreprises au moyen de politiques comme la tarification du carbone, qui incite à l’investissement dans la réduction des émissions. De telles politiques stimulent des innovations et des gains d’efficience qui, à long terme, amènent une réduction du risque lié aux émissions. Elles peuvent aussi pousser les entreprises à diversifier leur gamme de produits et leurs chaînes d’approvisionnement.

Saisir les occasions

Pour se distinguer en ces temps changeants, il ne suffit pas de limiter les risques, car il y a toujours deux côtés à une médaille : à elles seules, les possibilités d’investissement dans les secteurs émergents représentent environ 23 billions de dollars américains.

Le Canada est d’ailleurs bien placé pour profiter des occasions liées à un monde sobre en carbone. Le secteur canadien de la technologie propre, en pleine croissance, représentait déjà près de 282 000 emplois en 2017 (chiffre semblable à celui du secteur de l’agriculture). De plus, les secteurs des ressources naturelles bénéficieraient certainement d’une hausse de la demande de métaux et minéraux entrant dans la fabrication de véhicules électriques et d’un intérêt grandissant pour les bioproduits.

Les possibilités sont vastes et vont bien au-delà de « l’écotechnologie » conventionnelle. Et si les sociétés pétrolières pouvaient tirer profit des sables bitumineux sans avoir à brûler les résidus de bitume, par exemple? Une étude propose de nouvelles utilisations du bitume qui pourraient représenter une valeur commerciale de 218 milliards $ US d’ici 2030. De plus, il serait possible d’extraire des sables de l’hydrogène, qui ne produit pas d’émissions. Cependant, ce type d’innovation est rarement admissible au financement des marchés des obligations vertes, alors il serait peut-être temps de créer une nouvelle classe « d’obligations de transition  » comportant des critères clairs allant dans le sens des objectifs à long terme du Canada en matière de changements climatiques et d’environnement.

Le réchauffement climatique peut aussi amener des occasions nouvelles. Par exemple, les récoltes canadiennes pourraient servir à pallier une pénurie dans d’autres pays. De plus, les problèmes d’approvisionnement en eau font déjà monter la demande pour ce qui est de l’efficience, du recyclage et du dessalement de l’eau – domaines où le Canada a justement une expertise qui pourrait profiter aux autres pays. Enfin, les fabricants de matériaux de construction résistants au feu pourraient eux aussi répondre à une demande accrue dans les zones vulnérables aux feux; ils contribueraient ainsi à protéger les communautés vulnérables.

Pour aider les entreprises à saisir ces nouvelles occasions, les gouvernements peuvent élaborer des politiques destinées à stimuler la demande nationale et imposer l’adoption de certaines technologies. Ils peuvent également offrir un soutien financier aux étapes cruciales de l’innovation, proposer des lignes directrices pour de nouveaux produits financiers, lever des restrictions ou autres obstacles, et investir dans des infrastructures propices à tous ces changements.

Faire des choix éclairés

Les décisions que prendront les gouvernements et les entreprises au cours des dix prochaines années définiront la concurrence de l’économie canadienne pour les générations à venir. Nous ne pouvons plus nous permettre d’aborder séparément les politiques climatiques et économiques, et les gouvernements prennent d’immenses risques en le faisant.

Les Canadiens doivent rester optimistes quant aux possibilités économiques du pays dans un avenir influencé par les changements climatiques. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer l’ampleur du travail à faire. Tout en étendant le champ des politiques climatiques, nous devrons intensifier les mesures visant à encourager une économie durable et sobre en carbone. Notre prospérité à long terme en dépend.