Politiques climatiques contre croissance économique en temps de crise

À l’heure de la relance économique, il faut penser à long terme

L’après COVID-19 — la série blogue
Alors que le pays se dirige vers la reprise économique de l’après pandémie, l’Institut examine les choix politiques à venir pour le Canada.

Si certains voient dans la pause économique due à la pandémie une possible solution à long terme au problème des gaz à effet de serre et de la pollution atmosphérique, d’autres demandent un abandon des politiques climatiques en réponse au retentissant choc économique. Aucune de ces deux voies n’est la bonne.

En nous occupant des besoins immédiats, il ne faut pas perdre de vue les défis politiques à long terme comme celui des changements climatiques. Dans les faits, on considère la préparation aux pandémies comme un défi à long terme depuis des dizaines d’années déjà, non sans une grande incertitude quant au moment et à la nature des catastrophes. Il ne faudrait pas non plus penser qu’il y a un compromis à faire entre croissance économique et politiques climatiques. Si l’on veut obtenir le meilleur résultat possible pour les Canadiens, il faut trouver des façons de s’attaquer aux deux problèmes simultanément.

Freiner la croissance économique ne réglera pas le problème des changements climatiques

La réduction des gaz à effet de serre qu’entraîne l’activité économique restreinte est temporaire. Une fois la situation revenue à la normale, les émissions repartiront à la hausse. Dès lors, la meilleure solution durable aux changements climatiques passe par une réduction des émissions parallèle à la croissance économique, et non par un ralentissement volontaire de cette croissance.

La pandémie de COVID-19 a mis au grand jour les conséquences personnelles du ralentissement économique. Il n’y a pas que les grandes sociétés qui sont touchées : les gens ordinaires perdent leur emploi et leurs sources de revenus. Les membres les plus vulnérables de la société sont souvent les premiers à souffrir du choc.

Par le passé, la croissance économique a apporté de nombreux bienfaits à la société, notamment en sortant des milliards de personnes de la pauvreté partout dans le monde. Sans croissance, une myriade d’innovations médicales n’auraient jamais vu le jour, qu’on pense au pontage cardiaque, aux vaccins contre des maladies dévastatrices ou aux antibiotiques. Les économies fortes sont en mesure d’investir en recherche et développement et ont une machine de financement privé bien huilée qui leur permet de commercialiser et de distribuer de nouveaux produits. D’autres innovations dont on ne pourrait aujourd’hui se passer, comme le téléphone cellulaire, la voiture et le lave-vaisselle, n’existeraient pas si ce n’était du désir de croissance des entreprises privées. Et nous ne sommes qu’à l’aube d’une révolution pour le bien-être engendrée par les mille et une applications de l’intelligence artificielle.

Pour que les enjeux mondiaux se règlent, il faut que l’innovation se poursuive, voire s’accélère. Des entreprises du monde entier travaillent actuellement jour et nuit sur des traitements et des vaccins pour la COVID-19 dans le but de sauver des vies. Sans la motivation financière qui anime la conception de nouveaux produits, ces entreprises ne jouiraient pas de leur savoir-faire et de leurs capacités. Cette même innovation est aussi vitale dans la lutte contre les changements climatiques. La baisse continue des coûts de l’énergie renouvelable et des batteries de véhicules électriques contribue à l’adoption de ces solutions partout dans le monde. Et d’autres innovations encore promettent de changer complètement la donne pour la réduction des émissions.

Cela dit, les effets positifs de la croissance économique se sont toujours accompagnés d’effets négatifs. Dans certaines régions, l’inégalité du revenu s’est creusée, et la croissance a rejailli davantage sur le haut de l’échelle sociale que sur le bas. S’ajoutent à cela les atteintes à l’environnement, comme la pollution atmosphérique, la destruction de la nature et les changements climatiques. Or ces dommages collatéraux ne justifient pas un freinage de la croissance : ils mettent plutôt en lumière la nécessité d’adopter des politiques gouvernementales qui s’y attaquent tout en nous apportant les avantages de la croissance, comme ceux dont nous jouissons depuis un siècle. Nombre des technologies permettant de lutter contre le changement climatique existent déjà ; il suffit d’avoir la volonté de les utiliser pleinement.

Arrêter la lutte contre les changements climatiques ne relancera pas l’économie

L’appel à un abandon des politiques climatiques pour favoriser la reprise économique est tout aussi dénué de vision. Il est dans l’intérêt économique à long terme du Canada de réduire sa dépendance aux sources qui produisent des gaz à effet de serre et de se tourner vers des vecteurs de croissance qui s’inscrivent dans la vision d’un monde sobre en carbone. En reportant le changement, on ne fait que gonfler la facture qui nous attend. Cela ne veut toutefois pas dire qu’il faut progresser à l’aveuglette en temps de crise. Il pourrait être bien venu d’ajuster ou d’enrichir temporairement certaines politiques pour protéger les Canadiens et les entreprises d’ici qui connaissent des difficultés.

Les défis du secteur pétrolier du Canada, par exemple, ne sauraient se résoudre par une injection ponctuelle de liquidités ou une suspension de la tarification du carbone. Même si la demande et les prix remontent d’ici un an ou deux, les perspectives à long terme sont préoccupantes. Les gouvernements peuvent aider le secteur à traverser la crise actuelle, mais il n’y a pas grand-chose qu’ils puissent faire pour contrôler les tendances mondiales. Comme en témoigne la récente bataille entre la Russie et l’OPEP, ce sont les producteurs à faible coût qui tiennent le haut du pavé. Les politiques climatiques mondiales, combinées aux nouvelles préférences des investisseurs, compliqueront de plus en plus la tâche des producteurs à forte intensité d’émissions.

Nombre des sociétés pétrolières et gazières du Canada sont de grandes entreprises aux employés hautement qualifiés. Ces sociétés sont capables d’innover pour réduire les coûts d’exploitation et les émissions par baril, et pour diversifier leur gamme de produits et explorer de nouveaux débouchés, par exemple l’hydrogène et l’énergie géothermique. Motivées par les profits, elles auront à réduire les coûts de production de leurs produits existants et à en vendre de nouveaux. La vitesse de la transition posera toutefois un défi, notamment à cause de l’important déclin à court terme des revenus et du fait que les marchés pour les sources d’énergie émergentes sont sous-développés. Entrent en jeu les politiques gouvernementales.

Une fois que la fin de la crise immédiate se sera dessinée, les gouvernements vont envisager des investissements destinés à relancer l’économie. Ils pourraient par exemple offrir du financement ou des incitatifs pour des projets de transition qui contribueraient à l’économie et à l’atteinte des objectifs climatiques. Parallèlement, un financement accru des nouvelles entreprises dans les secteurs sobres en carbone (technologies propres, technologies de santé, services) pourrait créer de nouvelles sources de croissance durable et toutes sortes d’emplois.

Les changements climatiques présentent en soi un risque économique, lequel va croissant. On constate déjà les impacts dévastateurs des feux de forêt et des inondations, et les répercussions sanitaires grandissantes des vagues de chaleur et de la maladie de Lyme. Les politiques gouvernementales ont un rôle important à jouer dans la préparation des entreprises, des collectivités et des individus aux changements climatiques, dans une optique de protection de l’économie canadienne.

Nous n’avons pas à choisir

Il y a toujours eu une tension entre les défis politiques à court terme et ceux à long terme. Les gouvernements doivent répondre aux besoins immédiats du mieux qu’ils le peuvent. À l’heure actuelle, leur priorité devrait être d’aider les ménages et les entreprises à traverser la crise.

Mais si les gouvernements perdent de vue les défis qui pointent à l’horizon, ils risquent d’être entraînés dans un cycle sans fin de crises à court terme. En investissant dans des infrastructures qui ne sont ni sobres en carbone ni résilientes aux changements climatiques, ils risquent de se retrouver avec de coûteux actifs délaissés en cas de mutation du marché mondial ou de phénomènes météorologiques extrêmes. S’ils réduisent les ambitions ou l’élan des politiques climatiques, il se pourrait que des investisseurs et des entrepreneurs se détournent d’innovations prometteuses qui auraient généré beaucoup de croissance et d’emplois. Parallèlement, les Canadiens seront privés d’importants bienfaits connexes sur la santé, comme la réduction de la pollution atmosphérique, lesquels auraient amélioré leur résistance aux maladies respiratoires.

Dans les faits, nous n’avons pas à choisir entre les deux voies. Il existe des façons originales d’atteindre de multiples objectifs politiques, par des mesures économiques favorables à la lutte contre les changements climatiques, et des mesures climatiques favorables à l’économie. Nous devrions tous avoir le même objectif en tête : garantir la santé, la sécurité et le bien-être des Canadiens maintenant, tout en bâtissant un avenir meilleur pour nos enfants et petits-enfants.

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