Nous construisons pour un monde qui n’existe plus, et tôt ou tard, les portefeuilles financiers en payeront le prix.

Les impacts climatiques pourraient laisser les Canadiens sous l’eau – physiquement et financièrement.

On dit que la marée montante soulève tous les bateaux, mais les investisseurs canadiens devraient se rendre à l’évidence : la plupart de leurs biens ont une flottabilité limitée. Les répercussions financières d’un climat plus chaud et plus instable sur les marchés n’ont toujours pas été évaluées, et de nombreux Canadiens pourraient se retrouver submergés à la fois par l’eau et par les coûts.

Ces répercussions forment une menace macroéconomique qui échappe à notre attention. Les événements alimentés par les changements climatiques perturbent déjà la productivité, la mobilité, le commerce, les communications, la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau potable, ce qui pèse sur la croissance économique ainsi que sur la santé et le bien-être des habitants des quatre coins du Canada.

Outre ces crises aiguës, le fait de vivre dans un pays qui se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde est en soi un important risque financier pour les investisseurs du Canada. La dure vérité, c’est que nous construisons et investissons pour un monde qui n’existe plus, et que le nouveau monde auquel nous devons nous ajuster au plus vite commence à peine à se dessiner.

Un nouveau rapport de l’Institut canadien pour des choix climatiques sur les coûts en infrastructure des changements climatiques au Canada estime que d’ici 30 ans, les dommages des submersions côtières et des inondations intérieures aux maisons et autres bâtiments coûteront de 4,5 à 5,5 milliards de dollars par an, soit trois à quatre fois les coûts actuels. Nous verrons partout de plus en plus d’inondations spectaculaires, comme celle qui a touché l’Allemagne cet été, et les riches marchés immobiliers du Canada – Toronto, Ottawa, Calgary, Edmonton et Vancouver – seront parmi les plus à risque.

Cela dit, les propriétaires d’infrastructures (maisons, routes, réseaux électriques) doivent se fier à des approximations pour évaluer le risque actuel et futur d’inondation, de feu incontrôlé et de fonte du pergélisol, car l’information publique est désuète, inaccessible ou carrément inexistante. Les banques, les caisses de retraite, les assureurs et les autres investisseurs institutionnels peuvent utiliser leurs ressources abondantes pour évaluer ce risque eux-mêmes ou demander à d’autres de le faire, mais sans une solide base d’information publique sur les risques climatiques, le volet financier de ces évaluations restera lacunaire. Ainsi, ce n’est pas seulement que les propriétaires de maisons et d’entreprises connaissent moins bien les risques que leurs prêteurs et investisseurs; c’est qu’à vrai dire, personne n’en comprend toute l’ampleur.

À défaut de disposer de meilleures données, on continuera de construire, d’acheter et de financer des infrastructures vulnérables aux changements climatiques et d’exacerber le risque financier. L’augmentation des dommages causés par les changements climatiques dans les régions et les secteurs vulnérables gonflera la facture en capital et en assurance, ce qui pourrait se traduire par une baisse des investissements, de la valeur des actifs et des profits ainsi qu’une augmentation des défauts de paiement.

L’une des meilleures façons pour les gouvernements d’encourager l’investissement dans des infrastructures vertes et résilientes serait d’élargir l’accessibilité aux données sur les risques climatiques dont les propriétaires, les organismes gouvernementaux et les entreprises de services financiers ont besoin pour prendre des décisions financières écoresponsables.

L’obtention et la publication de ces données requerront des investissements de taille dans la modélisation du risque actuel et futur d’inondation, de feu incontrôlé, de hausse du niveau de la mer et d’autres dangers climatiques graves. En outre, il sera impératif de s’assurer que ces données sont consultées et divulguées lors des transactions financières, par exemple l’achat d’une maison ou d’importantes émissions privées ou publiques.

À l’heure actuelle, les propriétaires d’infrastructures ont tout avantage à ne pas chercher ni déclarer les risques climatiques, pour ne pas dévaloriser leurs biens ou faire augmenter leur facture en assurance et en capital. C’est pourquoi la divulgation volontaire ne suffit pas; les autorités de réglementation doivent prendre des mesures pour garantir l’analyse, la divulgation et la prise en compte par les marchés des risques climatiques.

Si l’on commence à encourager cette divulgation, il faut toutefois accélérer la cadence. Les banques et les caisses de retraite du Canada exigent de plus en plus la déclaration des risques climatiques pour leurs propres portefeuilles, mais elles doivent aussi faire preuve de leadership en préconisant des règlements qui accéléreront l’innovation et l’adoption de telles pratiques dans tout le secteur financier ainsi que la création de bases d’informations publiques fiables pour que tous aient les mêmes outils.

Si l’on n’améliore pas considérablement l’accessibilité et la divulgation des renseignements sur les risques climatiques, ces derniers continueront de grandir jusqu’à ce qu’un phénomène météorologique extrême vienne faire éclater la bulle. Alors, il n’y aura pas que les portefeuilles qui seront touchés : on risque de voir une onde de choc se propager dans tout le système financier du pays, laissant les Canadiens submergés par le tempo des changements climatiques. Les gouvernements sauront-ils écouter cet avertissement et prendre les mesures nécessaires pour consolider nos remparts?

Initialement publié par The Toronto Star.

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