Les gouvernements canadiens au service de la finance durable

Une nouvelle politique permettrait d’accélérer la croissance du financement durable en créant des incitations et en supprimant les obstacles.

La finance est le poumon de l’économie moderne : c’est l’élément vital qui lui permet de croître et de prospérer. Et pour que la lutte contre les changements climatiques avance, pour que la croissance économique se poursuive, il faut revigorer la finance durable. Pourtant, cette dernière demeure sous-développée au Canada et risque de perdre son élan à cause de la récession.

Les rudiments de la finance durable

La finance durable englobe les prêts et les investissements, la gestion des risques et tout processus financier qui tient compte de l’environnement, des changements climatiques et de facteurs sociaux dans le but de promouvoir une croissance économique durable et la stabilité à long terme du système financier. Toutefois, il n’est pas toujours facile de savoir ce qui constitue une pratique « durable » dans les faits. D’aucuns estiment que ce concept exclut nécessairement un certain nombre de secteurs, d’entreprises ou de pratiques, comme le recours au charbon et aux combustibles fossiles. Le système de classification de la finance durable de l’UE, lui, inclut toutes les activités économiques qui contribuent largement à l’atteinte de l’un de six objectifs environnementaux (y compris l’adaptation aux changements climatiques et l’atténuation de leurs effets), qui ne nuisent pas de façon importante aux cinq autres objectifs et qui respectent des normes de protection minimales (comme les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme de l’ONU). La finance durable a aussi été fortement associée à l’amélioration des pratiques de divulgation de renseignements financiers des entreprises concernant les risques de transition, les risques physiques liés aux changements climatiques et les occasions connexes, ainsi qu’aux investissements dans les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) et à l’émergence d’une fonction sociale. Le Canada a l’occasion de formuler et de préciser sa propre définition de la finance durable, en se fondant sur ses circonstances et ses objectifs et en harmonisant son système, lorsque possible, avec le système de classement de l’UE qui servira de guide aux investisseurs et aux financiers de l’UE.

La lutte contre les changements climatiques nous oblige à modifier nos habitudes d’investissements

Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre conformément aux cibles du Canada pour 2030 et 2050, il faudra à la fois repenser les investissements de capitaux et faire de nouveaux investissements progressifs dans des infrastructures et technologies sobres en carbone. Et pour limiter les coûts associés au climat changeant, il faudra investir des sommes considérables dans des infrastructures plus résilientes et dans des mesures d’adaptation.

Si une combinaison d’investissements privés et publics sera nécessaire, c’est l’apport du privé qui sera véritablement déterminant pour donner à toutes ces initiatives l’essor nécessaire à l’atteinte des cibles climatiques du Canada. Les investissements privés dans la production d’électricité sobre en carbone, les carburants à faible teneur en carbone et les infrastructures (notamment la distribution d’électricité, les stations de recharge de véhicules électriques et les gazoducs compatibles avec l’hydrogène) soutiendraient la transition vers une économie sobre en carbone, sans compter qu’ils pourraient financer des routes et des bâtiments résistants aux inondations, aux feux et à la fonte du pergélisol, de même que des infrastructures grises (béton et acier) et naturelles (végétation, terre et eau) qui stabiliseraient le sol, réduiraient les inondations et les vagues de tempêtes, rafraîchiraient les édifices et les villes et absorberaient et canaliseraient l’eau excédentaire. Au chapitre des technologies, les investissements privés peuvent donner un élan, dans la chaîne de l’innovation, aux technologies capables de réduire les émissions dans les secteurs à fortes émissions, de sorte qu’il soit plus rentable et facile de les produire à l’échelle commerciale au moment où l’on en a besoin.

Cerner les occasions et risques liés aux changements climatiques pour réagir à la transition mondiale

La finance durable ne se limite pas à l’atteinte des objectifs climatiques; il s’agit aussi de positionner le Canada pour qu’il tire le meilleur profit des marchés mondiaux en plein changement.

Partout dans le monde, de nombreux investisseurs privés ont commencé à tenir compte des risques liés au climat dans leurs décisions. Dans une lettre publiée en janvier 2020, Larry Fink, PDG de Blackrock Capital (investisseur et gestionnaire d’actifs de premier plan à l’échelle mondiale), a expliqué que les changements climatiques étaient désormais un facteur déterminant dans les perspectives d’avenir des entreprises. Ainsi, celles qui semblent à la traîne en matière de changements climatiques pourraient avoir de plus en plus de difficulté à trouver des investisseurs et à obtenir du crédit.

On assiste aussi à une course mondiale pour profiter des occasions découlant de la transition. Le Canada a la chance d’être concurrentiel et d’attirer des capitaux grâce à la finance durable. À l’heure actuelle, nos plus grands exportateurs sobres en carbone partagent certaines caractéristiques : électricité sobre en carbone, bioénergie, technologies de transport à faibles émissions de carbone, comme des autobus électriques, technologies écoénergétiques et équipement pour l’énergie propre. Il y a beaucoup d’occasions à saisir dans ce monde qui s’adapte aux changements climatiques, notamment celles liées aux technologies de l’eau. Mais même si elles possèdent des produits dont l’avenir est très prometteur, beaucoup d’entreprises canadiennes dans les technologies propres se heurtent à des obstacles lorsqu’elles tentent d’accéder aux fonds dont elles ont besoin pour croître. Et le ralentissement des flux de capitaux pendant la récession ne fait qu’exacerber ces obstacles.

Les politiques, vecteurs d’accélération de la croissance de la finance durable au Canada

Le Rapport final du Groupe d’experts sur la finance durable de 2019 insiste sur le rôle des marchés financiers dans l’accélération de la transition vers une économie sobre en carbone et dans le soutien aux foyers et aux entreprises en matière de gestion des risques liés au climat. Or, on y souligne aussi que les gouvernements n’ont pas pleinement assumé ce rôle.

À terme, la finance durable fonctionne le mieux lorsque de nouvelles politiques sont mises en place en parallèle. En effet, les gouvernements ont le pouvoir d’éliminer certains obstacles importants :

  • Ils peuvent aussi aider à faire en sorte que les entreprises aient accès à de meilleures analyses des risques liés à la transition, des risques physiques et des occasions connexes à l’échelle nationale, régionale et sectorielle en ce qui concerne les changements climatiques, lesquelles mettraient notamment en évidence les risques systémiques pour les systèmes financiers et l’économie. La Banque du Canada, ainsi que des organisations externes comme notre Institut, peuvent aider à fournir des analyses de scénarios qui favoriseraient de meilleures pratiques de divulgation et de gestion des risques dans les entreprises.
  • Les investissements publics durables de la part des gouvernements, d’entités spécialisées et de sociétés d’État peuvent contribuer à solidifier le marché privé, à combler des lacunes commerciales et à fournir des biens publics qui sont bénéfiques pour la société et l’économie, même sans être profitables financièrement. Les institutions appartenant aux gouvernements, comme Exportation et développement Canada (EDC), la Banque de développement du Canada (BDC) et la Banque de l’infrastructure du Canada (BIC), pourraient en faire plus pour réduire les obstacles au financement dans le secteur de l’énergie propre et des technologies propres, de même que pour réduire les risques des investisseurs privés et pour rendre les investissements propres plus attrayants que les options qui leur font concurrence. Il serait aussi possible de créer des « banques vertes » ciblées qui viseraient seulement certains segments du marché, comme la rénovation des bâtiments.
  • Surtout, tous les ordres de gouvernements pourraient mettre en place des politiques qui inciteraient à miser sur la finance durable, dont le plus grand obstacle pour le moment est la taille limitée du marché canadien pour les produits et les technologies durables. Puisque les marchés ne tiennent pas totalement compte des coûts environnementaux et sociaux des émissions de gaz à effet de serre ni des risques physiques des changements climatiques, le facteur le plus déterminant pour la taille du marché durable restera les politiques gouvernementales. En Europe et en Chine, par exemple, des politiques ambitieuses comme la tarification du carbone, certains règlements et certains plans de relance verte stimulent des investissements considérables dans les énergies renouvelables et les véhicules électriques. Si le Canada souhaite attirer plus d’investissements de ce genre, les investisseurs doivent avoir confiance dans la capacité des politiques gouvernementales à stimuler la croissance du marché ici aussi.

Il faut pousser pour avancer

Le Canada possède l’expertise technique et les capacités d’innovation qui lui donneront un avantage concurrentiel lui permettant de devenir un chef de file régional, voire mondial, dans les segments des investissements et de la finance durables. Il suffit d’un petit coup de pouce pour que la finance durable prenne son élan. Car si elle est le poumon de l’économie de l’avenir, des politiques réfléchies en sont le cœur.

Glen Hodgson est économiste, consultant financier, attaché supérieur de recherches à l’Institut C.D. Howe et membre du Forum des politiques publiques. Il siège sur le comité adaptation de l’Institut.