La COVID-19 nous a ramenés à l’essentiel, les changements climatiques feront de même

Les gouvernements doivent mettre la santé et le bien-être humains, notamment ceux des personnes marginalisées, racisées et vulnérables, au premier plan dans l’élaboration des politiques climatiques du Canada.

Ce printemps, la COVID-19 et le mouvement antiraciste mondial nous ont appris beaucoup, notamment sur l’importance de faire une plus grande place au bien-être humain, à l’équité et à l’inclusion dans les décisions que nous prenons en tant que société. Nous avons vu à quel point le tissu social canadien est serré, mais nous avons aussi découvert qu’il s’effiloche par endroits. Les tranches de la population les plus affectées par la pandémie – et de manière disproportionnelle – sont les personnes autochtones, pauvres, racisées et marginalisées.

Or, ce sont ces mêmes personnes qui sont les plus directement touchées par les effets des changements climatiques au Canada.

Tous ces événements réunis poussent les gouvernements à se questionner sur les ingrédients d’une bonne politique. De plus en plus de données suggèrent que pour créer des politiques efficaces et durables, il faut une grande confiance politique et sociale – une conviction que les gouvernements sont capables d’affronter les grands défis et d’améliorer la situation de la population. Les politiques qui, par exemple, ne tiennent pas compte du racisme systémique, des taux élevés d’inégalités et de la pauvreté ou n’y proposent pas des solutions efficaces risquent d’éroder cette confiance collective et même de la faire disparaître en fumée avec le temps.

Commencer au bas de l’échelle

Idem pour les politiques climatiques du Canada.

Le nouveau rapport de l’Institut sur la croissance propre part du constat que notre capacité à freiner les changements climatiques dépend de notre santé et de notre bien-être, et qu’on ne peut pas penser avoir réussi si on abandonne des populations en chemin. Pour le dire autrement, les politiques climatiques ne feront pas long feu si elles exacerbent les inégalités sociales, par exemple en augmentant le coût de la vie pour ceux qui peinent à joindre les deux bouts, ou bien en aidant les riches propriétaires terriens à s’ajuster aux effets des changements climatiques sans prendre en considération les besoins de ceux qui vivent de l’insécurité en matière de logement. C’est en déterminant les vulnérabilités et en s’y attaquant, lorsque possible, au moyen de politiques climatiques plus intelligentes, justes et inclusives que nous réussirons.

Le rapport propose 11 catégories d’indicateurs pour suivre et mesurer la progression du Canada en matière de croissance propre. Quatre de ces indicateurs concernent exclusivement la constitution d’un tissu social fort qui permettra au Canada de lutter contre les changements climatiques et de favoriser la prospérité économique. Ils couvrent un large éventail, allant de l’accès à l’emploi dans une économie sobre en carbone jusqu’à l’accès à de l’énergie abordable, en passant par la résilience à l’ère des changements climatiques et la qualité de l’air.

Ensemble, ces quatre indicateurs forme la base sociale et économique de la croissance propre. Ils sont fondamentaux. Sans ces éléments, la croissance propre est inatteignable. (Un blog complet sur les écosystèmes sera publié sous peu. À ne pas manquer!)

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Dresser une portrait

À l’échelle nationale, le Canada fait des progrès considérables selon certains des indicateurs. Par contre, à l’échelle régionale et locale, il y a du travail à faire. Voici quelques constats :

Indicateur 7 : Emplois sobres en carbone.

La transition vers une croissance propre ne peut réussir que si l’économie canadienne génère des emplois de qualité dans l’ensemble du pays. Nous avons constaté que même si la croissance de l’emploi à l’échelle nationale et provinciale est prometteuse, c’est aux échelles sectorielle, régionale et individuelle qu’il y du travail à faire. Par exemple, beaucoup de collectivités rurales ou de petite taille au Canada misent sur un seul secteur comme source d’emploi pour la majeure partie de leur population. Or, ces secteurs pourraient être ébranlés par le changement de cap mondial de réduction des émissions de GES (voir figure 1). Il sera donc primordial de penser à des politiques ciblées pour aider les travailleurs à développer des compétences utiles dans le cadre d’une économie sobre en carbone.

Figure 1 : Concentration d’emploi par secteurs et par régions économiques, 2016

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Indicateur 8 : Énergie abordable.

Les politiques de réduction des émissions de GES ne devraient pas avoir pour effet de rendre l’accès à l’énergie inatteignable, surtout pour les personnes à faibles revenus. En effet, même si les ménages dépensaient moins d’argent en énergie en 2018 qu’en 2010 (voir figure 2), les ménages à faible revenu du Canada atlantique, par exemple, réservent encore plus de 10 % de leur budget à l’énergie. L’une des (nombreuses) solutions à ce problème serait d’augmenter l’efficacité énergétique – comme on l’a vu avec le programme des Mi’kmaqs en Nouvelle-Écosse – ce qui rendrait l’énergie plus abordable pour les gens dans le besoin.

Figure 2 : Part des dépenses actuelles totales des ménages consacrées aux besoins énergétiques (chauffage et électricité, essence pour les voitures, transports)

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Indicateur 9 : Résilience inclusive.

Le taux de pauvreté est un indicateur clé de la résilience climatique. Ceux qui n’ont pas les moyens de se préparer, de déménager, de reconstruire ou de se rétablir après des événements climatiques extrêmes sont souvent plus vulnérables. La pauvreté est aussi intimement liée à d’autres facteurs importants qui déterminent la vulnérabilité, notamment le manque d’accès au logement, à l’eau potable, à l’éducation, aux soins de santé et à d’autres facteurs comme la discrimination et la colonisation.

Bien que le taux de pauvreté au Canada n’ait cessé de baisser de 2006 à 2018, il reste élevé pour certaines tranches de la population, ce qui indique que certains Canadiens demeurent très sensibles aux effets des changements climatiques et sont mal préparés pour les gérer (voir figure 3). Par ailleurs, bon nombre des collectivités canadiennes à faible revenu se trouvent dans des secteurs particulièrement vulnérables aux événements climatiques extrêmes comme les inondations et les canicules. Le fait de comparer  ces vulnérabilités aux données de risque climatique – comme cela été fait pour la Ville de Montréal – permet de mieux comprendre ces corrélations.

Figure 3: Taux de pauvreté fondé sur le marché pour certaines catégories

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Indicateur 10 : Air propre.

L’amélioration et la protection de la santé de la population sont des volets essentiels de la transition vers une croissance propre. Dans bien des cas, les polluants et les émissions de GES proviennent des mêmes sources. Il s’agit donc pour le Canada d’une excellente occasion d’améliorer la santé de sa population tout en accélérant la réduction des émissions de GES. En outre, bien que les Canadiens jouissent généralement d’une meilleure qualité d’air que d’autres peuples, les quantités de certains polluants approchent les limites nationales de qualité de l’air ou les dépassent (voir figure 4). La qualité de l’air est particulièrement mauvaise chez les populations à faible revenu, marginalisées et racisées, qui vivent souvent près des sources d’émissions.

Figure 4: Qualité de l’air ambiant – Concentrations annuelles moyennes pour certaines villes

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De la force dans la diversité

Bien que les politiques climatiques ne puissent pas à elles seules régler les problèmes socioéconomiques complexes et profondément enracinés du Canada, elles peuvent néanmoins jouer un rôle plus constructif qu’elles ne le font à l’heure actuelle. Comme les quatre indicateurs l’ont démontré, nous avons devant nous de belles occasions de faire d’une pierre d’un coup en nous attaquant en parallèle aux enjeux climatiques et aux inégalités sociales. 

Nous comprenons encore mal la manière dont ces différents facteurs interagissent. Et vu le manque de données intersectionnelles au Canada, les indicateurs nommés ici (et dans notre rapport) demeurent imparfaits. Il faut d’abord améliorer notre manière de recueillir des données : nous émettons dans notre quelques recommandations concrètes à ce sujet.

À terme, les gouvernements et les chercheurs (comme nous-mêmes) canadiens doivent mieux intégrer les inégalités sociales dans l’élaboration et l’application des politiques, ce qui passera obligatoirement par une réflexion sur les racines des inégalités dans notre société.

Les indicateurs cités plus haut offrent un point de départ statistique pour comprendre notre situation et pour nous guider vers les objectifs que nous voulons atteindre. Les politiques climatiques peuvent faire une part du chemin, mais il faudra aussi compter sur un effort pangouvernemental, en plus de la collaboration des différents ordres de gouvernement, du secteur privé et des citoyens. La seule manière de bâtir des politiques climatiques solides et durables pour notre pays est de construire des fondations sociales solides. Sinon, rien ne pourra tenir.

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