Je suis chercheur sur le climat, et la COVID-19 me donne envie d’acheter ma première voiture.

Et je ne suis pas le seul.

Voilà 32 ans que j’évite de posséder une voiture. Mais la COVID-19 change la donne pour moi – et pour bien d’autres. Que se passera-t-il si davantage de millénariaux renoncent à leurs tartines à l’avocat pour prendre le volant?

Deux roues contre quatre

Ma relation avec l’automobile est complexe. J’ai presque toujours vécu dans des villes où je pouvais me déplacer avec mes deux jambes ou sur deux-roues. Les changements climatiques – outre le coût – sont la principale raison pour laquelle je n’ai jamais acheté de voiture. En plus, grâce à mon milieu de recherche et pour avoir habité à un jet de pierre de la Transcanadienne en Colombie-Britannique, j’ai vivement conscience du bruit, de la pollution et de la congestion que les véhicules créent dans nos milieux de vie.

Pourtant, je reconnais que l’automobile nous simplifie la vie. Plus jeune, j’avais l’habitude d’emprunter la vieille familiale de mes parents à Halifax, où le vélo et le transport en commun n’étaient pas toujours des options viables. Aujourd’hui, à Vancouver, je compte sur l’autopartage durant les abondantes pluies hivernales et sur la location pour les longues distances.

Bref, si j’évite autant que possible les voitures, je ne suis pas pour autant insensible à leurs avantages. Disons que c’est une relation en mode « distanciation sociale ».

La COVID-19 change la donne

La COVID-19 apporte de nouvelles difficultés aux sans-voitures. Pas facile de transporter son épicerie d’une semaine quand on est à vélo ou à pied! D’ailleurs, je me suis mis à délaisser les petites épiceries de quartier au profit des supermarchés plus éloignés, qui offrent plus d’espace et des tablettes mieux garnies.

Mes priorités ont aussi changé. Ayant de la famille à quelques heures de route, ma tendre moitié et moi avons d’envie d’un moyen facile de quitter la ville sans multiplier les correspondances de transport en commun et sans fréquenter les aires communes des traversiers. La location de voiture et l’autopartage ont le désavantage de nous faire interagir avec plusieurs personnes et utiliser des espaces clos récemment occupés par d’autres. De plus, les vacances devront se passer localement dans un avenir rapproché. La possession d’une voiture est donc très alléchante à l’heure actuelle.

Bien sûr, chacun réagit à la COVID-19 à sa façon. Je parle ici de ma situation personnelle, et je reconnais que c’est un privilège d’être même confronté à ce dilemme. Au Canada, des milliers de personnes se demandent comment elles arriveront à mettre du pain sur la table ou à scolariser leurs enfants – sans parler de l’achat d’un véhicule. Les moins mobiles socialement n’ont souvent pas le choix.

Cela dit, j’ai l’impression que je ne suis pas seul dans ma situation. Il y a une foule de (plus ou moins) jeunes qui n’ont actuellement pas de voiture et sont tentés de faire le saut.

Les transports de demain dépendent de nos choix d’aujourd’hui

Qu’arrivera-t-il si les millénariaux sont plus nombreux que jamais à opter pour l’achat d’une voiture? Avant la COVID-19, le nombre de propriétaires d’automobiles parmi les jeunes générations était déjà en chute libre, surtout dans les villes. Et depuis l’arrivée du virus, les ventes de véhicules se sont effondrées dans tous les groupes d’âge. Les millénariaux qui n’ont pas encore de voiture pourraient-ils être l’étincelle qui renflammera les ventes?

Toute augmentation du nombre de propriétaires d’automobile aura évidemment des effets à long terme. Comme une voiture dure en moyenne 10 ans, ce changement pourrait amener un tout nouveau groupe démographique à adopter ce moyen de transport. Plus encore, il pourrait rétablir la culture de l’automobile chez une génération qui l’avait jusqu’ici rejetée, même dans des villes qui ont réalisé des progrès à fort prix dans la promotion du transport actif et collectif.

Le choix du véhicule revêt une grande importance. Le prix des modèles électriques est encore élevé, et probablement hors de portée pour les ménages à petit budget ou ceux dont les revenus sont précaires, en particulier lorsqu’ils sont touchés par la COVID-19. Il est donc plausible que bon nombre de premiers acheteurs se tournent vers les voitures à essence; on peut faire de bonnes affaires dans l’usagé, et l’essence est plus qu’abordable. Cependant, avec un regain de la demande du côté de ces véhicules, le Canada aurait encore plus de mal à atteindre ses cibles climatiques. Sans compter que la qualité de l’air en pâtirait, surtout si les acheteurs économes optent en masse pour les vieux modèles bon marché. En fonction des habitudes qu’adopteront les automobilistes après la crise, le nombre accru de véhicules pourrait faire augmenter la congestion routière, et avec elle tous les problèmes qui en découlent.

Que peut faire l’État?

Les politiques gouvernementales peuvent changer la tournure des événements. Elles peuvent déterminer si la voiture connaîtra un second souffle grâce aux générations Y et Z, et même influencer le type de véhicule privilégié.

L’amélioration des options de transport actif et collectif contribuerait certainement à éloigner la population des concessionnaires automobiles. Bien des gens (moi y compris) ont fui le transport en commun par peur de la COVID-19, et il faudra du temps pour rétablir leur confiance. Pour ce faire, on gagnerait à rehausser les mesures de santé et de sécurité, à échelonner les heures de travail et à maintenir les règles de distanciation physique. Parallèlement, la création de voies plus larges et plus sécuritaires pour les cyclistes et les piétons contribue au délaissement de la voiture dans certaines villes. À ce chapitre, la flambée des ventes de vélos en dit long. Le transport actif et le transport collectif valent tous deux la peine d’être stimulés, puisqu’ils s’accompagnent d’une longue liste de bienfaits pour la santé et l’environnement.

Avec les bonnes politiques, ceux qui envisagent malgré tout l’achat d’une voiture pourraient être orientés vers les options les plus propres. Des subventions plus généreuses et ciblées à l’achat de véhicules électriques s’avéreraient certainement attrayantes pour les personnes comme moi – mais je sais qu’il s’agit d’un moyen coûteux de changer les comportements. L’amélioration des infrastructures de recharge et la hausse du prix de l’essence feraient aussi pencher la balance, tout comme une augmentation des tarifs du carbone, particulièrement si le prix du pétrole demeure faible. Enfin, moyennant de nouveaux projets de recherche et développement, l’État pourrait apporter un coup de pouce indirect en contribuant à réduire le coût des technologies.

Une décision qui demande beaucoup de réflexion

Comme pour toute dépense importante, ma douce moitié et moi prenons notre temps avant de décider. Nous nous donnons environ six mois, et beaucoup de facteurs pourraient nous aiguiller dans une direction ou dans l’autre d’ici là. Nous souhaitons d’abord voir si les conditions actuelles représentent la nouvelle norme.

Quoi que nous décidions personnellement, il ne fait aucun doute que la COVID-19 pourrait transformer nos systèmes de transport et avoir des effets persistants – qui ne seront pas nécessairement bénéfiques, si les gens se mettent à abandonner le transport en commun et à acheter des voitures pour la première fois. Au moment d’élaborer leur plan de relance économique, les gouvernements devraient penser au grand nombre de citoyens sans voiture qui ressentent maintenant l’appel de la grand-route…

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